Les traces

Pensée du sacrifice

Le vendredi 30 juillet — Lévéjac

Lecture de texte
Le matin du mardi. Dans là
creuse.
L'herbe est glissante
Dans le lavoir nous dormons.
La route nous lave
Et nous englue dans encore trop de vitesse.

Le chien est mort hier.
Il repose dans la terre.
Son corps, là, dans le froid de la glaise.
Quelque chose est parti.
Quelque chose est là, qui s'évade, se divise et se multiplie.
Avec lui la lavande et le thym égrainé sur sa dépouille.
Le rouge, le blanc, le jaune.
En lui plus de souffle. Le cœur est arrêté.
Le regard a disparu.
D'un feu sur la terre qui le couvre la mémoire brûle
Ce qu'il y a de plus à ces simples objets.
L'enfance de mon aimée.
Les jeux, l'instinct, les signes francs de la domestication.
Et l'os retrouvé dans le jardin.
L'os du second mort, le double du compagnon,
celui qu'on élève pour le tuer, pour donner sa viande en sacrifice
Par le couteau, le feu
Par nos dents, nos ventres.
Vers nos sourires et nos excréments.

Où se place le sacrifice?
Quel dialogue?
Celui des gestes et des odeurs. Croiser les yeux du sacrifié.
Lui donner quelques sons de la flûte, un souffle.
Cette même flûte maintenant liée au chien,
ensevelie avec lui.
Pour relier
et laisser mourir.

L'agneau brûle ses derniers ossements dans le feu de la mémoire du compagnon domestique.

Continue de penser ça.
Continue de penser le meurtre/sacrifice quotidien.

J'approche le sacrifice.
J'approche ce qui se noue entre le monde et moi
dans l'acte qui dénude et habille.
Par le geste.
Dans le mouvement.
Chargé d'abandon
projection du concret au divin
Acte de parole et de transformation.
Dialogue.
Je pratique la pensée du sacrifice pour saisir

l'essence de l'acte
de chair et de temps.

"Elle écoute la java mais elle ne la danse pas, elle ne regarde même pas la piste, tout son corps est tendu vers ce cri suspendu, c'est une vrai tordue d'la musique"

Edith Piaf.

Ramasser le bois ou couper l'arbre. Cueillir la terre dans le sol. L'en arracher.
Pétrir de sa force et de son regard la masse de la glaise.
Laisser la glaise foudroyer les méandres internes du prisme du regard.

Chaque écho lancé à la fusion dans le geste.

Chaque geste alimentant l'écho de l'écho.

Le feedback,
nourrir par retour,
créer un larsen permanent.

Immaitrisable.
Etincelle.

De la peau de l'humain à la peau de la terre.
Au tambour de leur rencontre dans les yeux creux.
Miroir.
De cette femme ronde comme une chouette.

16h50 le 27

Nous avançons vers la première nuée.
Sur la route la présence des loups et des lavoirs.
Le loup assaille notre pensée.
Sans remord ni honte la mâchoire du féroce imaginaire nous arrache un bras.
Le sang coule à flot dans le lavoir abandonné, pris par la broussaille.
Il nous était invisible, caché dans l'oubli, dans l'ignorance.
Il a fallut à la nuit nous mener sous le noisetier pour y dormir.
Au matin, une bouche vielle a sortie des racines l'arbre, l'eau et les pierres polies par les mouvements des lavandières, par leur chant.

Le sang coule dans l'eau du lavoir.
Sang de notre pensée qui arpente la mort vive.

Gravir l'acte jusqu'à la présence.
Le geste du croc dans la chair.
Le geste du son dans le silence, du mouvement dans l'immobile.
Le silence et l'immobile sont l'eau du lavoir où nous sacrifions notre présence à La présence.
Pour nous laver.

Devant nous les grands causses.
Milles plateaux comme mille baleines sans âge dans une mer de ciel, d'arbre et de blés mûrs.
Leur naissance en poussé les a livré au vent.
Abrupte roche
le long de leur élan
pour soulever une crête étendue.
Un plateau qui guette.


— Les artistes :

Matthieu Prual